Ma mère dit "elle" en parlant de moi... et si Alzheimer changeait aussi les mots ?
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Ma mère dit "elle" en parlant de moi... et si Alzheimer changeait aussi les mots ?

PAR DIANE LENCRE

Un jour, la phrase tombe. "Elle a encore oublié son manteau." Sauf qu'"elle", c'est vous. Et vous êtes un homme. Un silence bizarre s'installe, du genre qui pique un peu, sans qu'on sache pourquoi exactement. On se dit : bon, erreur de langage, ça arrive. Puis ça revient. Et là, forcément, la question s'invite : qu'est-ce que ça veut dire, au juste ?

Un symptôme, avant tout un symptôme

Première chose à poser, calmement : ce genre de confusion de pronom, chez une personne touchée par la maladie d'Alzheimer, relève presque toujours du trouble du langage. Pas d'un message caché. Pas d'un jugement déguisé. Le cerveau, à un certain stade de la maladie, perd des automatismes qu'on croyait indéboulonnables : le prénom d'un petit-fils, le jour de la semaine, et oui, parfois, le genre grammatical qu'on associe à quelqu'un.

C'est troublant, on ne va pas se mentir. Entendre sa propre mère se tromper sur qui l'on est, même sur un détail aussi "mineur" qu'un pronom, ça réveille quelque chose de plus profond. Une inquiétude sourde. Un pincement. Comme si la maladie touchait, l'espace d'une phrase, à l'identité elle-même.

Ce que dit (vraiment) la neurologie

Les troubles du langage liés à Alzheimer portent un nom : l'aphasie progressive, quand elle touche spécifiquement l'expression orale. Elle s'installe doucement, par vagues. Un mot qui manque. Une phrase qui tourne en rond. Un pronom qui se substitue à un autre, tout simplement parce que le cerveau va chercher la ressource la plus disponible sur le moment, pas la plus exacte. Des associations d'analyses cliniques, en France comme ailleurs, documentent ce phénomène depuis des décennies. Rien d'exotique là-dedans. Rien de personnel non plus.

Et si on regardait ça autrement ?

Tiens, ça fait penser à quelque chose d'assez universel, en fait : on cherche toujours du sens là où il y a, la plupart du temps, juste... du bruit neurologique. Un grésillement dans le fil. On voudrait que chaque mot pèse, qu'il soit choisi, pesé, réfléchi. Mais la maladie ne fonctionne pas comme ça. Elle abîme les circuits avant d'abîmer les intentions.

C'est peut-être là que la dimension plus intime, plus intérieure, peut aider. Pas pour "expliquer" le symptôme autrement qu'il n'est, non. Mais pour transformer ce qu'on en fait, soi, une fois la phrase entendue. Respirer. Observer la sensation qui monte, sans forcément lui donner raison tout de suite. Un peu comme regarder une vague arriver sans se laisser emporter par elle.

Accueillir sans se justifier

Il y a une tentation, presque réflexe : corriger. "Non maman, pas elle, il." Sur le moment, ça paraît logique. Mais dans beaucoup de cas, corriger frontalement ne fait qu'ajouter de la confusion, voire de la frustration, chez la personne malade. Les professionnels qui accompagnent les aidants le répètent souvent : mieux vaut accueillir la phrase, sourire si possible, et rediriger doucement la conversation. Pas nier ce qui a été dit. Juste ne pas s'y accrocher comme à une vérité qu'il faudrait absolument rectifier.

Et pour soi ? Là, c'est différent. On a le droit de ressentir un pincement. On a le droit que ça touche une corde sensible, surtout si l'identité, le genre, l'orientation, ont déjà été des sujets délicats dans la relation avec ce parent. Parce qu'il faut le dire, sans grands détours : pour un fils homosexuel, entendre sa mère dire "elle" peut réveiller bien plus qu'une simple confusion de vocabulaire.

Ça peut raviver d'anciens silences. Des non-dits jamais vraiment posés sur la table, un coming-out accueilli du bout des lèvres, une pudeur familiale qui n'a jamais trouvé les mots justes. Même sans le vouloir, même sans y penser une seconde, la maladie peut venir gratter là où c'était déjà un peu à vif. Ce n'est pas de la mauvaise foi de le ressentir ainsi. Ce n'est pas non plus une vérité cachée qui remonterait à la surface. C'est simplement qu'un mot, même vidé de son sens par la maladie, atterrit toujours dans une histoire qui, elle, a du sens. La maladie ne gomme pas l'histoire familiale. Elle vient parfois la traverser, la réactiver, sans le vouloir.

Le poids des mots... même quand ils ne veulent plus rien dire

C'est drôle, mais un mot peut continuer à faire mal même quand on sait, intellectuellement, qu'il n'était pas intentionnel. L'odeur du couloir de la maison de retraite, la lumière un peu jaune des néons, le bruit des chariots repas au loin... tout ce décor sensoriel s'imprime en même temps que la phrase mal dite. Et ça reste. Longtemps.

Alors quoi faire de ce poids-là ? Une piste, simple, presque évidente : en parler. À un proche, un professionnel, un groupe d'aidants (il en existe, portés notamment par des associations comme France Alzheimer). Mettre des mots sur ce que la confusion de pronom réveille, ce n'est pas s'apitoyer. C'est se donner un espace pour que la charge émotionnelle ne s'accumule pas en silence.

Se recentrer sur ce qui reste vrai

Ce qui reste vrai, justement : le lien. Même abîmé, même trébuchant sur les mots, le lien entre une mère et son enfant ne se résume pas à une syllabe de travers. Il tient dans un regard qui s'illumine en vous voyant entrer, dans une main qui cherche la vôtre, dans un rire qui revient parfois, intact, malgré tout le reste.

On ne demande pas à la maladie d'être juste. Elle ne l'est pas. Mais on peut choisir, chaque fois qu'un mot dérape, de ne pas laisser ce mot devenir toute la relation.

En résumé

Un pronom mal choisi, chez une personne atteinte d'Alzheimer, n'est presque jamais un jugement ni un message caché : c'est le symptôme d'un langage qui s'effrite. Ça n'empêche pas la blessure d'exister, ni le besoin d'en parler, d'être accompagné, d'observer ce que ça touche en soi. La maladie prend beaucoup. Elle ne devrait pas, en plus, emporter le sens qu'on donne à la relation.

À propos de l’autrice

Diane Lencre, rédactrice pour Rose La Lune Paris, écrit comme on souffle un vœu à la lune. Guidée par les cycles lunaires et portée par une passion sincère pour le bien-être, elle partage des mots de douceur, d’inspiration et de tendresse pour éclairer les chemins intérieurs.

Ma manière de travailler:

Je lis beaucoup les traditions anciennes, celles qui éclairent les rêves et les signes depuis des générations. Je m’en inspire, mais je les mêle toujours à ce que j’observe autour de moi, aux histoires que vous partagez, aux gestes silencieux du quotidien. Ce mélange me permet de proposer des lectures qui restent fidèles aux sources, mais qui parlent aussi au cœur d’aujourd’hui.

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